TESTING THE WATERS*

Face à l'océan Atlantique, Ifitry, 2017.

Il y a quelques années, News of the World, espace d'art expérimental situé dans le sud de Londres, accueillait une exposition intitulée « Serial Attempts ». Le projet se définissait comme une recherche curatoriale consistant en un assemblage évolutif d’éléments visuels, textuels et sonores, ainsi que de concepts, d’études et de travaux en cours. Il s’agissait également d'explorer l'espace qui existe entre l'intention de l'artiste et l'œuvre finie, en donnant notamment à voir des fragments de processus créatifs. Ce titre s’inspirait du livre de l’historien de l’art allemand Professeur Hans Belting, Le chef-d’oeuve invisible (1998) dans lequel il évoque la notion d'aspirations irréalisables dans l'art. C’est cette même idée de fossé entre l’intention et le projet réalisé qui a guidé l’approche curatoriale de la 4ème Biennale internationale de Casablanca.

Ce projet n’est pas pensé avec pour seul objectif les expositions présentées à Casablanca. Il s’inscrit dans une vision plus étendue, prenant en compte la multitude de ramifications entrant en jeu dans la réalisation d’un tel événement. L'édition 2018 n'est pas un résultat final. C'est un point de départ, une pierre de touche permettant de jauger puis façonner et affiner une démarche beaucoup plus vaste.

 

Trois ou quatre ans se sont écoulés depuis le début de la conversation à partir de laquelle a été envisagée la possibilité de prendre la tête de la biennale. Alors que se posait un certain nombre de questions structurelles, un thème a émergé progressivement, sous forme d'une constellation d'idées.

La première inspiration du thème de cette année est directement liée à la raison d’être de la biennale : Ifitry, la résidence d’artistes créée par le photographe marocain Mostapha Romli en 2008, dont la biennale est le pendant monstratif.

Situé dans un cadre isolé de la région d’Essaouira, sur la côte ouest marocaine, face à l’océan Atlantique, Ifitry est un lieu qui prête autant à l’imagination du visiteur qu’il le rapproche de la réalité et de la violence de l’océan.

L’immensité de l’océan, avec ses vagues déferlant et se brisant sans cesse contre les rochers, est à l’égale de son importance dans l’histoire du continent et du monde. D’un point de vue africain, il est difficile de ne pas penser aux nombreux récits, passés et présents, ancrés dans cet élément amorphe et intemporel. Le drame des voyages transatlantiques qui ont eu lieu entre les 16ème et 19ème siècles a fait place aux non moins tragiques traversées de la Méditerranée sur la côte nord du Maroc. À cet égard, l'esclavage et les migrations sont des sujets historiques et contemporains qu’il est pertinent d’aborder au Maroc.

 

La relation entre les eaux et le territoire, ou les eaux comme frontières naturelles, a également suscité un fort intérêt pour les îles. En Grande-Bretagne, par exemple, la rhétorique du « contrôle de nos frontières » et les discours anti-immigration sans cesse martelés par une catégorie de politiciens et diffusés par les médias, en particulier lors des campagnes du Brexit en 2016, témoignent du renforcement de l’état d’esprit insulaire d'un pays – en l’occurrence la plus grande île d'Europe - qui a toujours entretenu des relations complexes avec son propre continent.

À des milliers de kilomètres de l’Europe, dans l’océan Indien, des visites et des recherches à La Réunion, territoire français plus proche de la côte sud-est africaine que de la métropole, ont consolidé cette attention pour les contextes insulaires. Les mythes fondateurs de l’île, l'histoire et l'héritage de la colonisation, de l’esclavage et des résistances, son hybridité culturelle, sa créolisation, ainsi que ses topographie et biodiversité, en font un territoire particulièrement intéressant dans notre réflexion sur le monde et les géopolitiques passées et actuelles.

Enfin, le Japon est également un lieu d’investigation qui a filtré à travers le thème de la biennale. Sans autre but que de découvrir une autre partie du monde, des visites et des séjours répétés dans une maison attenante au parc Shinjuku Gyoen de Tokyo ont suscité ma curiosité envers l’histoire de la maison et du parc. Dans le jardin se trouve un arbre Keyaki qui donne son nom à la maison. Quant au parc, il date de la période Edo (1603-1868). Créé sous les ordres du Seigneur japonais Naitō en 1772, il devint un centre agricole expérimental, puis un jardin botanique, avant de devenir un jardin impérial en 1879.

 

L'ère Edo est une période fascinante de l'histoire du Japon. L’isolement du pays à cette époque est notamment marqué par une stabilité économique et sociale, ainsi qu’un développement des arts et de la culture. Edo est également l'ancien nom de Tokyo dont le style de vie, alors connu sous le nom d'Ukiyo ou Monde Flottant, était caractérisé par un hédonisme débridé. Parmi les productions culturelles qui ont émergé de cette période, l’on peut citer Suikōden ou Au Bord de l’Eau, adaptation et illustrations sur blocs de bois d’un roman chinois du XIVème siècle, attribué à Shi Nai'an et à Luo Guanzhong, relatant les prouesses de hors-la-loi opérant depuis une montagne bordée de marais et luttant contre la tyrannie pendant la dynastie Song.

Il est dit que ce roman aurait été une source d’inspiration pour les peuples opprimés. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les protagonistes de ces récits adoptaient une relation stratégique à la topographie locale similaire à celle que l'on retrouvera ensuite dans les résistances des Marrons, lorsque les esclaves africains s'échappaient vers des lieux inaccessibles, protégés par des marécages, des forêts ou montagnes, c'est-à-dire en marge de la société.

L'adaptation japonaise de ce roman chinois, pendant cette période d'isolement, est l'une des nombreuses preuves de la porosité des cultures. C’est aussi une curiosité envers le monde qui a donné l’élan à une personnalité contemporaine de Shi Nai'an d’entreprendre d’importants voyages. Il s’agit d’Ibn Battuta, érudit et explorateur marocain qui a visité le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie dont la Chine en 1345. Cette temporalité parallèle ouvre sur une très intéressante cartographie de trajectoires entrecroisées et un jeu d’interactions culturelles.

 

Le titre de la biennale « Récits des Bords de l’Eau » reprend ce roman. Pour autant, l'objet n'est pas d’y faire référence de façon littérale. Ici, il est plutôt question d’une métaphore sur les expériences et champs culturels en marge de ce qui est considéré comme légitime ou officiel. Dans son ancrage marocain, ce thème reprend notamment les caractéristiques territoriales du pays, à la croisée de la terre, l’océan et la mer. C’est aussi une porte d’entrée vers l’histoire du pays, sa diversité culturelle et sa position complexe en tant que passeur et gardien de l’Europe forteresse. Les artistes considérés pour cette biennale sont soit originaires, soit naviguent ou abordent, les contextes et histoires mentionnés ci-dessus.

Cependant, tous ne pouvaient être présentés dans l'édition 2018. En effet, le succès de notre appel à candidatures a été tel que parmi les deux cents candidatures environ reçues par la biennale, seuls trente projets pouvaient être sélectionnés. La réponse des artistes témoigne de la pertinence et de l’importance d’organiser la Biennale internationale de Casablanca. Celle-ci ouvre également la voie à de nombreux dialogues à entretenir avec des artistes dont le nom ne figurera pas dans la liste de cette année.

 

Pour l'heure, « Récits des Bord de l’Eau » rassemble les artistes Ibrahim Ahmed, Yoriyas Yassine Alaoui, Gilles Aubry, Bianca Baldi, Raphaël Barontini, Shiraz Bayjoo, Cristiano Berti, Rémy Bosquère, Raphaël Faon & Andres Salgado, Thierry Geoffroy, M'hammed Kilito, Emo de Medeiros, Amine Oulmakki, Anna Raimondo, Saïd Raïs, Ben Saint-Maxent, Magda Stawarska-Beavan & Joshua Horsley, Oussama Tabti, Caroline Trucco et Filip Van Dingenen.

Leurs œuvres sont présentées sous forme d'expositions individuelles ou collectives de pièces existantes ou nouvellement créées dans divers lieux d’art de Casablanca dont : la Villa des Arts de Casablanca, Galerie Venise Cadre (GVCC), So Art Gallery, la Coupole, l'École supérieure des beaux-arts de Casablanca, Instituto Cervantes et Think Art. Ces lieux s’étendent d’espaces institutionnels à indépendants, contribuant à atteindre une diversité de publics.

 

Un comité curatorial fut également créé afin d’inclure des commissaires et universitaires dont les projets et recherches traitent des thèmes abordés par la biennale. Il s’agit de Dr Ethel Brooks, Yasmina Naji, Ema Tavola et Françoise Vergès. De cela résulte deux projets dont la présentation de Casablanca Mon Amour / Les Résistants de Fatima Mazmouz une collaboration de Naji avec la commissaire marocaine Salma Lahlou initiatrice de ce projet et qui nous ouvre les portes de son espace Thinkart pour l’occasion.

La présence de Tavola traduit quant à elle un intérêt de longue date pour les scènes artistiques de la région du Pacifique. L’exposition d’Ema Tavola intitulée « A Maternal Lens » présente Margaret Aull, Julia Mage’au Grey, Kolokesa Māhina-Tuai, Leilani Kake et Vaimaila Urale. Pour ce projet, Tavola a choisi de travailler avec des mères / parents qui créent tout en élevant des enfants. Son propos s'appuie sur l’analogie entre le temps investi dans le processus de développement d'une exposition et l' « intelligence émotionnelle » issue de cette position. Les artistes qu'elle a sélectionné sont toutes actrices de changement au sein de leurs communautés respectives. Douces activistes usant de plateformes créatives aux fins d’une transmission culturelle, elles plaident pour la visibilité des peuples autochtones du Pacifique, de leur esthétique, coutumes et des cultures de leur diaspora.

 

La biennale est également envisagée comme un laboratoire offrant un espace de recherche et d’expérimentation dans une durée dépassant 2018. La collaboration avec Limiditi - Temporary Art Projects, une initiative de Younès Baba-Ali, est illustrée par des recherches en cours de Haythem Zakaria et Mo Baala présentés respectivement à So Art Gallery et Instituto Cervantes. Par ailleurs, des conversations sont en cours avec des associations marocaines promouvant l'accès aux arts aux publics les moins exposés à l'art contemporain. Pour 2018, la biennale collabore avec Centre Les Étoiles de Sidi Moumen, centre culturel créé en 2009 par le cinéaste marocain Nabil Ayouch et l'artiste Mahi Binebine dans le quartier de Sidi Moumen. Dédiée à la formation des jeunes du quartier aux arts de la scène et aux arts visuels, ainsi qu’aux langues étrangères, Les Etoiles est une plateforme permettant aux jeunes de développer et valoriser leurs talents.

 

La Biennale internationale de Casablanca est née de l’imaginaire d’un photographe marocain dont l’intention était de contribuer à remédier au manque d’événements d’art contemporain majeurs et, il faut le dire, au manque de soutien institutionnel, pour une entreprise culturelle aussi essentielle et un contexte aussi dynamique que la ville de Casablanca.

Cependant, ce projet réprésente bien plus que la vision d’une seule personne. Reprendre sa direction artistique et apprendre à naviguer ce contexte si particulier, donne à constater qu’un tel projet ne peut exister que grâce à l’engagement et au soutien de personnes et partenaires venus du monde entier, à commencer par tous les artistes qui ont consacré du temps et de l’énergie afin de contribuer au succès de cette édition. Il en est de même des nombreuses formes de soutien émanant à la fois de collaborateurs marocains et de partenaires plus éloignés.

La 4ème Biennale internationale de Casablanca est un premier essai curatorial tendant vers de nouvelles directions. Bien que 2018 participe d’une phase exploratoire, il est espéré que celle-ci contribue à l’établissement de lignes directrices qui continueront de se développer, à mesure que la biennale œuvre de s’ancrer au sein de cette ville portuaire qui, paradoxalement, fut construite dos à l’océan.

 

 

Christine Eyene

Directrice artistique

 

 

* Testing the waters est une expression idiomatique anglaise signifiant jauger ou tâter le terrain. Le titre de cet essai est conservé en anglais afin de faire écho au thème de la biennale, Tales from Water Margins, dans la langue dans laquelle celui-ci a été pensé.

 

** Essai révisé au 30 octobre 2018.

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