Les mots créent des images

Gonzalo Reyes Araos, Mother PGN de la série Family PGN, 2019 - en cours. Technique mixte. Courtoisie de l'artiste

Discutant de sa passion pour la littérature lors d'un entretien avec John Edwin Mason, Professeur Agrégé d'Histoire de l’Afrique et Histoire de la Photographie à l'Université de Virginie, le photographe sud-africain George Hallett déclarait que « le mot crée une image dans l’esprit ». Cette remarque, aussi anodine puisse-t-elle paraître de prime abord, traduit le processus par lequel Hallett visualisait le récit des manuscrits auxquels il a eu accès dans les années 1970-1980, afin de créer des images captivant leur essence. Ces compositions visuelles allaient devenir les couvertures de l’African Writers Series des éditions Heinemann, l'une des collections littéraires les plus importantes d’Afrique au lendemain des Indépendances. Ces images ouvrent sur le champ transdisciplinaire auquel nous convie le mot écrit.

Le lien entre littératures africaines et processus créatifs se déploiera à Casablanca et laissera place à l’imaginaire et aux récits nourrissant la création artistique contemporaine. La biennale s’intéressera au texte, mot, signe et aux langues, à la fois vernaculaires et à travers leurs relations avec l’héritage linguistique colonial en Afrique et au-delà. Il s’agira aussi d’interroger les modalités par lesquelles la langue influe sur les systèmes de pensée et, par extension, sur les discours et interprétations d’une œuvre d’art, tant dans sa matière qu’en son sens imagé.

  

Une réflexion autour de la traduction et de l’intraduisible sera aussi développée. À cet égard, le concept curatorial s'inspire également d'une observation de Jacques Derrida dans son séminaire Trace et archive, image et art (2002), sur l'idée du mot agissant comme image au-delà de ses propriétés discursives. Abordant la question de la traduction, à l'occasion de la présentation de D'ailleurs Derrida (1999) de la cinéaste égyptienne Safaa Fathy, le philosophe français d’origine algérienne affirmait ce qui suit : « Et quand on ne comprend pas tout d’un langage, ce qui arrive tout le temps, même quand on est très intelligent et très cultivé, on ne comprend jamais tout, ça veut dire que le mot fonctionne comme une image. Il garde sa réserve discursive, sa réserve de pensée, sa réserve théorique, philosophique, tout ce que vous voudrez, mais il est d’abord là comme une image et c’est ça qui fait œuvre. » (p. 40).

 

La notion de communication sera aussi abordée à travers ses moyens, méthodes, et supports : qu’il s’agisse d’oralité, d'écriture ou de code ; de transmission de récits coutumiers, historiques ou contemporains ; ou de dialogue, tout en considérant la diversité des espaces discursifs, et la manière dont l’endroit où l’on se trouve informe, étend, ou limite les marges d’expression.


En réponse à ces orientations, la 5ème Biennale Internationale de Casablanca comprendra des œuvres existantes et nouvellement créées, par des artistes internationaux établis et émergents, sélectionnées à la fois sur l'appel à candidatures qu’à l’issue de recherches curatoriales. Le programme d'incubation 2019-2020 de la biennale permettra l'organisation d'une série d'interventions artistiques, d'ateliers, de résidences et de présentations dans la résidence Ifitry et son Centre d'art contemporain (dans la région d'Essaouira), ainsi que dans le nouveau lieu de la biennale à Casablanca, le BIC Project Space. Ceci, afin de permettre aux artistes d’explorer cette thématique et d’expérimenter divers processus et formats avant le lancement de la biennale fin septembre 2020.

 


Christine Eyene

Directrice artistique

Biennale Internationale de Casablanca

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